Jeux d'écriture à partager

Atelier d'écriture commenté #2 - En musique

 

Pratiquer régulièrement des jeux d'écriture est un outil puissant pour développer son imaginaire, repérer ses points forts et ses difficultés. Cette proximité avec les mots permet aussi  de réagir plus rapidement à une proposition, de convoquer plus facilement un enjeu, une intention dans son texte.

Parmi le jeux d'écriture que je propose en atelier, j'en ai choisi un que vous pourrez faire chez vous, quand vous le souhaitez. Il est calibré sur 2 h, le minutage est indiqué pour les différentes étapes de la séance d'atelier d'écriture.

Pour vous lancer ou pour vous mettre dans l'ambiance de la lecture partagée de fin d'atelier d'écriture, j'ai compilé dans la deuxième partie de l'article des textes produits par des participants qui ont fait cet exercice d'écriture avec moi.

Enfin, dans un troisième temps, je complète cet aperçu d'une séance d'atelier d'écriture avec des commentaires sur les enjeux pédagogiques de l'atelier pour l'animateur et le participant.

Jeux d'écriture à partager

I / La séance

 

L'idée de cet atelier est de collecter des mots à partir d'une écoute musicale et d'expérimenter un récit qui se déroule sur un espace-temps court, celui d'une chanson.

 

1-Pliage (5 mn)


Au préalable, on va prendre une feuille A4, que l'on va plier en 2, puis encore en deux. En dépliant, nous obtenons 8 cases, qui vont nous servir à recueillir des mots, des phrases, des verbes conjugués, ce qui nous viendra en tête, pendant l'écoute musicale.



2-Ecoute et prise de note (20 mn)


Nous allons écouter 4 morceaux, d'environ 2-3 mn chacun, sélectionnés sur le site Free Music Archive :

 

Dgtldrmr - Said & Done
Ketsa – Above and below
Blue Dot Sessions - Calumet
Scott Holmes – Epic cinematic


Pendant le temps de chaque écoute, nous allons noter 1 nom  ou 1 verbe ou 1 phrase etc... par case
1 morceau écouté = 8 éléments

A la fin du 4e morceau , on aura donc 4 x 8 = 32 mots ou phrases, sur notre feuille.

 


3-Choix de la première et de la dernière phrase du texte (15 mn)


Nous allons choisir un couple de phrases (1 phrase de début / 1 phrase de fin) parmi la liste suivante   :

 

Début - A 6h précises, le réveil se déclencha et le morceau de musique qu'il entendait tous les matins emplit la chambre.
Fin- Quand le morceau se termina, il se résolut à repousser ses couverture et à poser ses deux pieds par terre.

D - Le chauffeur de bus avait mis la radio et, juste quand elle se préparait à descendre, elle entendit les premières notes de "leur" chanson.
F - Quand le bus s'arrêta à l'arrêt Blanqui, 6 arrêts après le sien, elle descendit et appela le bureau pour dire qu'elle serait en retard. Problème de bus.

D – La vieille dame s'appuya au rebord de la fenêtre du RDC pour reprendre haleine et entendit une mélodie au piano derrière les persiennes.
F – Elle avait oublié où elle allait et sortit son portable pour appeler son fils.

D – La voisine du dessus avait encore remis ce disque à fond, toujours le même, à croire qu'elle n'avait que celui-là.
F – La musique s'arrêta au moment précis où il allait frapper à la porte.

D – Il venait souvent déjeuner d'un sandwich dans le bar, près du lycée, parce qu'ils avaient encore un jukebox à pièce où on pouvait passer des vieux tubes.
F- Quand la chanson s'arrêta, il termina son café et sortit, le sourire aux lèvres.

D – La musique du MP3 de la fille devant était super forte et il aurait voulu lui arracher ses écouteurs et lui gueuler la chanson directement dans les oreilles.
F – Elle se décida seulement à l'éteindre quand le car, au trois quart vide, le déposa devant la ferme où il allait découvrir sa nouvelle famille d'accueil

D – Sous le kiosque à musique, la fanfare avait repris un standard de jazz.
F – La pluie attendit la fin du morceau pour tomber, éparpillant les spectateurs.

D- Elle savait qu'elle n'aurait jamais dû choisir cette chanson, trop aigüe pour sa voix de mezzo.
F – Les applaudissements la surprirent, comme à chaque fois.

D – Après le bain, les dents, l'histoire et le câlin, il y avait encore la berceuse.
F – Il éteignit doucement la lampe représentant un ours sur la lune et sortit sans un bruit.

D- Il n'y a que sous la douche qu'il se permettait de chanter, toujours la même chanson, depuis son adolescence.
F – Claquant des dents, il s'enroula dans son peignoir et le silence régna à nouveau dans l'appartement.

 

 

4-Ecriture (45 mn)

 

Les 2 phrases choisies vont encadrer l'espace-temps du récit.

Et à l'intérieur, nous allons écrire un texte qui devra s'intégrer entre ces 2 phrases. 

Le texte peut raconter ce qui se passe réellement pendant le laps de temps entre les 2 phrases, ou ouvrir vers un souvenir, une autre temporalité et revenir...à chacun de décider.

 

Nous partirons des 32 mots collectés à la phase 2 : nous allons tous les relire puis faire une sélection adaptée au choix de notre couple de phrases en retenant au moins 20 mots que nous utiliserons impérativement dans le récit.

Précision concernant le couple de phrases choisi pour le début et la fin du texte : nous avons bien sûr la possibilité de changer le sexe des personnages, le temps des verbes, pour les adapter au texte qui s'écrira entre elles.

 

 

5-Lecture des textes (35 mn)

Clôture - retours de chacun

 

Le temps d'écriture est suivi d'un temps de lecture partagée, qui permet à chacun de faire résonner son texte et de voir comment l'autre s'est saisi de la proposition d'écriture. J'ai d'ailleurs rassemblé ci-dessous des textes produits à partir de la même consigne d'écriture lors de mes ateliers d'écriture à Lyon ou à Villeurbanne.



II / Textes produits en ateliers

à partir de la proposition d'écriture "En musique"

 

 

 

A 6 heures précises, le réveil se déclencha et le morceau de musique qu’il entendait tous les matins emplit la chambre.

Il lui fallait sortir de ce rêve, encaisser la lumière qui entrait par le store mal fermé et laissait entrevoir le gris du ciel. Le gris de sa vie. Oublier les chuchotements du matin, ces mots si doux qui caressaient son corps, ces baisers qui apaisaient ses maux et arrêtaient le temps.

Il y a quelques mois, ils étaient allés au bord de la mer, rassasiés de son va-et-vient, ivres de vent comme des oiseaux. Ils avaient marché sur la plage, le sable leur collait aux pieds. Au loin dans le bleu du ciel, un cerf-volant tutoyait les nuages. On avait l’impression qu’il avait toujours été là.

Aujourd’hui il était seul. Pas de trêve pour le chagrin. Tout était à réinventer. Mais qu’allait-il faire de lui ?

Le morceau se termina. Il se résolut à repousser les couvertures et à poser ses deux pieds par terre.

 

 

Un texte écrit par Joëlle

(Atelier d'écriture régulier à Villeurbanne - La Miete)

 

 

 

 

La musique du mp3 de la fille était super forte et il aurait voulu lui arracher ses écouteurs et lui gueuler la chanson directement dans les oreilles. Il s’était à demi levé de son siège, poussé par des ressorts invisibles qui lui faisaient mal dans tout le corps mais devant le regard curieux de sa voisine qui avait quitté des yeux un instant le magazine posé sur ses genoux, il s’était rassis. Son siège était dur et froid et lui rappelait les bancs du fond de la classe tous pareils mais dans des lieux différents où il avait échoué sans vraiment comprendre ce qui lui arrivait.


Il frissonna dans son manteau trop mince et se rendit compte que ses chaussettes étaient humides dans ses vieilles baskets. Il pleuvait depuis le matin. Il essaya de se replier dans son coin comme pour devenir invisible, ne plus entendre le bruit des conversations, la musique qui ne s’arrêtait pas. Un cahot du car le fit sursauter. Il regarda le paysage morne par la fenêtre. Il longeait une voie ferrée qui semblait ne plus attendre de train depuis longtemps. La musique était décidément trop forte. Elle lui faisait mal au crâne, son corps s’arc-bouta tout à coup, refusant ce qu’il entendait. Maître Gims. Une angoisse indicible l’envahit tout entier. Il se mit à trembler.


Il se revit recroquevillé dans son lit, tendant l’oreille et regardant effaré, le rai de lumière qui jaillissait sous sa porte dont il avait verrouillé la serrure avec soin. Le chuchotement qui suivait contre le chambranle, enclenchait un roulement de tambour dans sa tête annonçant une fatalité contre laquelle il ne pouvait rien. Il comptait les secondes et sa peau frémissait de dégoût. La famille qui s’occupait de lui trouvait ça bien que le fils ainé se soit pris d’affection pour lui et accepte même de l’aider à faire ses devoirs. Mais il était venu dans sa chambre une nuit avec son mp3. Et puis c’était devenu une habitude.  Ils écoutaient très souvent Maître Gims.


Au début, il n’avait pas compris. Son visiteur nocturne s’asseyait sur son lit et lui passait un des écouteurs. Parfois le sommeil le gagnait et il se réveillait, surpris d’avoir quelqu’un à côté de lui mais il n’avait pas peur. Ce fut quand il sentit une nuit, alors qu’il s’était endormi, le cerveau encore embrumé, qu’une main s’affairait à descendre son pyjama, qu’il se dit que quelque chose d’étrange et terrifiant se passait. Il s’était laissé faire, tétanisé. Ça durait parfois longtemps, jusqu’à ce qu’ils entendent les bruits de la rue qui s’éveillaient. Il ne savait pas si c’était bien, si c’était mal et gardait ce secret pour lui. Un jour, il était parti et personne n’avait cherché à comprendre. Une énième fugue alors qu’il était choyé et qu’il disposait de tout ce qu’un garçon de son âge pouvait désirer. Décidément il était ingrat et on ne pouvait plus rien faire pour lui.


Il sortit brusquement de ses pensées et regarda autour de lui. La musique s’était tue. Le car s’était arrêté et déversait sur le bitume son lot de voyageurs arrivés à destination. Il en fut décontenancé, le silence de la musique semblait contenir toutes les choses qu’il avait dû taire, les mots qui ne pouvaient dire le néant. Le car redémarra, la musique recommença.  Il se retourna pour fusiller du regard la fille de l’autre côté de la travée qui oscillait maintenant de la tête en mâchant un chewing-gum au son de Papaoutai de Stromaë. Il se sentit très fatigué tout à coup. Il avait hâte d’arriver tout en sachant déjà ce qui l’attendait. Il eut envie de fuir encore très loin mais pour aller où ? Elle se décida seulement à éteindre son mp3 quand le car, au trois quart vide, le déposa devant la ferme où il allait découvrir sa nouvelle famille d’accueil.

 

 

Un texte écrit par Geneviève

(Atelier d'écriture régulier à Villeurbanne - La Miete)

 

 

 

 

Il n'y a que sous la douche qu'il se permettait de chanter, toujours la même chanson depuis son adolescence. C'était comme une ritournelle qui l'emportait, qui l'obligeait à aller de l'avant malgré tout. Elle chassait le blues des petites heures de la nuit, celles où la force le quittait, où l'espoir se faisait distant. Chaque jour, il se racontait une histoire pleine de promesses. Chaque jour, la ritournelle lui répétait : « Partons au bout du monde, là où le soleil se lève par-delà la mer. Va ! Part ! Explore le Monde ! Aime ! Combat ! Vit ! ».
Claquant des dents, il s'enroula dans son peignoir et le silence régna à nouveau dans l'appartement.

 

 

Un texte écrit par Sabine

(Atelier d'écriture régulier à Lyon - PLVPB)

 

 

 

 

La guitare et le saxo roulaient la mélancolie. Elle savait qu'elle n'aurait jamais dû choisir cette chanson, trop aiguë pour sa voix de mezzo. Dix ans plus tôt, dans le lourd convoi qui la menait vers l'exil, elle avait appris : ceux qui ne peuvent suivre tombent. Et maintenant, elle s'accrochait à l'imprévu, au juste mot, comme à une photo. Pour soutenir le tempo, sublimer sa voix grave, elle se projetait dans des voyages imaginaires, des chemins qui se séparaient, des bulles, un coup de vent salvateur...Mais rien ne s'effaçait, la musique lancinante, la chaleur accablante, le silence tout autour, un pas après l'autre, aujourd'hui comme hier : la longue marche.

Note après note, elle progressait dans l'air brûlant, dessinait des arabesques vocales, les portait comme une promesse, un soleil qui se lèverait. Rien ne s'effaçait, non. C'était l'espérance qu'elle voulait chanter, assumer le passé comme un petit matin désert. Sa voix se brisa. La musique s'était tue. Les applaudissements la surprirent, comme à chaque fois.

 

 

Un texte écrit par Jacqueline

(Atelier d'écriture régulier à Villeurbanne - La Miete)

 

 

 

 

La vieille dame s’appuya au rebord de la fenêtre du rez-de-chaussée pour reprendre haleine et entendit une mélodie au piano derrière les persiennes. La musique envahissait la petite cour intérieure de l’immeuble. Une nocturne de Chopin, l’opus n° 9, elle l’avait identifiée. Facile pour elle, fille de musiciens et ancienne professeure de piano à la retraite. Il faut dire qu’en plus, elle lui rappelait des souvenirs particuliers, cette musique. Des images défilèrent dans sa mémoire. C’était l’été en vacances au bord de la mer. Un soir, alors qu’elle se promenait dans les ruelles derrière le port, un inconnu l’avait abordé, comme ça, sans but précis, ou peut-être simplement parce qu’à ce moment-là, tout était devenu parfait, le silence après les vagues bruyantes, la fraîcheur de la nuit après le soleil ardent, la solitude après la foule des baigneurs, le temps calme qui vient après toutes ces choses qui vous laissent sans répit pendant la journée. Ce moment où elle sentait son corps et son esprit se défaire d’une gangue de torpeur, reprendre vie, devenir légers, vifs, à nouveau maître de leur destin. D’une fenêtre donnant sur la rue, se déversait cette nocturne de Chopin. Et cet inconnu qui l’avait abordé, c’était Ernest. Son Ernest.

 

Quand sa voisine apparût en haut de l’escalier et lui dit « bonjour Mado », elle se reprit, lui rendit son sourire et sortit dans la rue. Elle s’arrêta au feu rouge pour laisser passer les voitures et les camions. Tout ce bruit, c’était comme le jour de la victoire, lorsque les chars américains défilaient et que tout le monde riait et s’embrassait. Elle n’avait jamais avoué à Ernest, revenu du maquis pendant quelques jours de permission, que dans la fougue de cette journée irrésistible, elle et un grand soldat noir s’étaient embrassés sur la bouche et s’étaient donnés rendez-vous le soir sur les quais au bord de la Seine. Une passade, un simple moment de folie.

 

Emportée par le flot des passants, Mado traversa le passage piéton, prit pied sur le trottoir et visa une rambarde métallique où elle vint s’accrocher comme un esquif en perdition. Elle regarda passer les gens, des écoliers rieurs et chahuteurs, des sentinelles vigipirates armées jusqu’aux dents, un balayeur de rue noir avec sa veste jaune, ses balais et sa poubelle à roulette, des femmes, des hommes qui passaient à toute vitesse comme des ombres animées. Elle se rappela ce qu’elle avait dit à Lucie – bon, d’accord, je viendrai demain – et on était demain. La barbe ! Le rendez-vous avait été fixé à leur bar habituel. Elle repartit et faillit rentrer dans un couple d’amoureux tendrement enlacé contre le poteau d’un panneau d’interdiction de stationner. Dès qu’elle voyait un couple d’amoureux, Mado, les larmes lui montaient aux yeux. Elle pensait à Ernest, son pauvre Ernest, son fougueux Ernest. Quand il la prenait dans ses bras, elle fondait comme une noix de beurre dans une poêle. Elle l’attendit mais il ne revint jamais, emporté par la guerre. Plus tard, elle avait continué sa vie, s’était mariée, mais elle n’avait jamais oublié son premier amour.

 

Elle se remit en route, s’appuyant fermement sur sa canne. Franchement, elle exagère, Lucie. "Pourquoi tu veux que je vienne ? lui avait-elle dit au téléphone. D’accord, ça me fait du bien de sortir, mais j’ai plus l’âge d’aller boire des petits blancs au bar du coin". Il y avait du monde sur le trottoir, trop de monde pour Mado. Elle avait du mal à avancer, ses jambes devenaient douloureuses. A force de croiser tous ces visages, tout à coup, elle se sentit perdue dans la foule. Elle avait oublié où elle allait et sortit son portable pour appeler son fils.

 

 

Un texte écrit par Eric

(Atelier d'écriture régulier à Lyon - PLVPB)

 

 

 

Après le bain, les dents, l’histoire et le câlin, il y avait encore la berceuse. Les retrouvailles avaient été un réel élan d’amour ! C’est fou ce qu’un petit enfant pouvait manquer quand on ne l’avait pas vu depuis une semaine. La famille l’avait si bien accueilli pour les vacances de Pâques. Il pensa que ce soir il n’était pas allé à son cours de tango argentin, sa danse préférée. Mais son enfant, son rayon de soleil, avait besoin de sa présence et lui-même avait souhaité s’occuper du coucher. Les danseurs, le bar à cocktail, la nuit blanche, ce sera pour un autre soir. La luminosité de la chambre faisait des ronds au plafond. Il pensait déjà aux vacances avec son fils, aux vagues, alors qu'il n'était encore que début juin.

 

Une larme coula sur sa joue, il pensa à son épouse disparue depuis bientôt deux ans et il l’essuya aussitôt pour laisser place à un sourire. Il regardait son enfant et lui caressait les cheveux. Au-dessus du lit, il regarda aussi le coucher du soleil et le vol d’oiseau, un tableau qu’il avait ramené de chez ses parents, une réussite que sa mère avait peint.

 

Il entendit une voiture rouler sur le petit chemin dehors. Il embrassa son fils et se mit à chantonner. Le petit se mit à rire aux éclats. Il caressa la joue de son fils en espérant que le sommeil le gagne. Puis, il regarda le réveil, il était déjà 20 h 30. Il lui raconta encore l’histoire des « deux petits jumeaux qui marchaient main dans la main », son histoire préférée. Il lui fit boire un peu d’eau fraîche, puis les paupières du petit se fermèrent. Il éteignit doucement la lampe représentant un ours sur la lune et sortit sans un bruit.

 

 

Un texte écrit par Christine

(Atelier d'écriture régulier à Villeurbanne - La Miete)

 

 

 

 

Elle venait souvent déjeuner d'un sandwich dans le bar, près du lycée, parce qu'ils avaient encore un jukebox à pièce où on pouvait passer des vieux tubes. Elle avait ses habitudes. Par exemple, elle s’asseyait toujours au fond du vieux café, à la petite table pour deux. Elle se plaisait aux côtés de l’énorme plante verte dépolluante que la patronne, Renée, avait jugé bon d’installer là, à l’époque où les vapeurs de tabac formaient un brouillard épais au plafond. Loin des néons éblouissants, cet emplacement était idéal pour suivre du regard les passants anonymes, leurs semelles perdues sur le trottoir, tout en profitant de la musique qu’elle sélectionnait parmi la montagne de titres à sa disposition.

 

Ce jour-là, elle opta pour Chris Isaak, Wicked Game. Après avoir déposé son manteau et son sac sur une des deux chaises en formica et commandé un sandwich et un café à Renée, elle s’approcha de la machine. C’était toujours la même sensation, le même fourmillement au bout de l’index, comme si toute son énergie se concentrait sur le centimètre carré d’empreinte digitale qui s’apprêtait à appuyer sur le bouton du disque choisi. Un moment d’extase, presque un moment de folie. Une liberté aussi. La clé de quelques minutes rien qu’à elle, pour s’évader où bon lui semblait.

 

Elle se rassit, écoutant le cœur battant les premiers accords de guitare. Au même instant, les quelques gouttelettes qui tombaient mollement sur le pavé se transformèrent en une pluie torrentielle, lessivant d’un coup d’un seul rue, voitures et badauds. Ses yeux se fermèrent sur ce spectacle diluvien. Ses pensées, mêlées aux odeurs de la pluie et du sandwich à peine entamé, vagabondèrent doucement. La mélodie, douce et nostalgique, l’envahissait peu à peu.

 

Soudain, elle rouvrit les yeux. Le vieux café avait disparu, remplacé par des étendues de sable balayées par les vagues. Son visage, fouetté par les embruns, recevait avec bonheur la fraîcheur océane. Elle quitta ses chaussures et partit dans une course folle, respirant à pleins poumons le parfum sauvage de la plage abandonnée. Le contact du sable froid sur ses pieds nus était un émerveillement lui traversant le corps. Elle courait, courait, à perdre haleine, toujours emmenée par la voix suave du chanteur. Des larmes coulaient sur ses joues rosies par l’effort. Elle s’arrêta brusquement et se mit à tournoyer, les bras écartés, dans une danse nerveuse et insensée. Elle stoppa à nouveau. Le vertige la saisit, emportant le paysage époustouflant dans une ronde affolée. Cette chanson la droguait. Elle sentait grandir son envie de bouffer la vie, d’oser toutes les folies. Quand la chanson s'arrêta, elle termina son café et sortit, le sourire aux lèvres.

 

Un texte écrit par Aurélie

(Atelier d'écriture régulier à Lyon - PLVPB)

 

 

 

III / Éclairage pédagogique

 

Dans la progression que je propose pour la première année de mes ateliers d'écriture réguliers, je m'arrête sur différentes dimensions du récit que j'explore à travers des propositions d'écriture. Après les lieux, le personnage, l'énonciation, j'aborde notamment en fin de cycle le traitement du temps et de la durée. C'est dans ce cadre que l'exercice d'écriture "En musique" s'inscrit.

 

L'écoute musicale

L'écoute  musicale est un puissant support pour l'écriture. Elle n'est pas toujours facile à mettre en œuvre (bruit pour les activités qui sont dans les salles adjacentes à l'atelier d'écriture, gestion technique : matériel nécessaire, accès au wifi, recherche de fichiers son etc...), à la différence d'un travail à partir de photos ou d'objets.  Mais elle permet de stimuler un autre réservoir de sensations, parfois plus large, plus ample que la sensation visuelle ou tactile.

 

Écrire "entre deux phrases"

Dans cet atelier, la part de créativité de l'animateur est importante car elle induit d'emblée un cadre physique au récit à travers la première et la dernière phrase qui sont imposées. Celles-ci doivent être rédigées avec soin et proposer une cadre cohérent où le texte du participant va pouvoir se loger. On se situe dans le cadre d'une écriture collaborative où l'animateur et le participant co-construisent le texte à venir. Cette construction "entre deux phrases" aide également le participant à se focaliser sur son écoute musicale et ce qu'il en a récolté pour écrire, avec la "sécurité" d'un cadre déjà posé.

 

Une nouvelle appréhension du temps

Ce jeu d'écriture permet d'appréhender la dilatation qu'il est possible d'installer dans un événement qui dure pourtant peu de temps : un trajet en bus, une douche, un café bu dans un bar... Un monde se construit, des souvenirs, un passé est convoqué, un personnage se dévoile, le temps d'une chanson.

 

En savoir plus sur l'atelier d'écriture Sylvie Gier sur la page d'accueil

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